The excerpt of Un désir d’Amérique read by Jean-Daniel Lafond at Librairie du Soleil

«Est-ce parce qu’il y a dans l’exil cette capacité de devenir clandestin qu’un jour j’ai quitté la France? Sinon pourquoi se déterritorialiser? Pourquoi quitter un territoire pour un autre chez-soi? Pourquoi s’arracher à une identité, inventer un nouveau visage et de nouveaux usages? Encore aujourd’hui, je ne le sais pas vraiment et ce récit fragmenté, écrit au fil du temps, au fil des déplacements dans le ventre des jets, prétend plus aux questions qu’aux réponses. Je sais seulement que mon nomadisme et mon exil sont allés de pair avec mon enracinement progressif dans la création artistique, dans l’engagement d’utiliser la création comme un outil de changement. Ce que j’ai appelé autrefois mon désir d’Amérique, celui d’un nouveau Nouveau Monde, s’est incorporé dans cette ambitieuse utopie : la création artistique est notre dernier recours pour changer le monde, pour humaniser l’humanité. Cela s’est imposé à moi comme une ritournelle, chantonnée dans la nuit, pour inventer le tracé sonore d’un territoire surgissant du chaos, de la rupture avec une certaine France coloniale, impériale et auto-centrique. Voilà pour l’acte politique qui a sans doute été accentué sur un plan personnel par les effets d’un divorce douloureux qui a littéralement accompagné et renforcer cette rupture. La suite sera un parcours transversal, une transgression faite d’autres ruptures, encore, mais aussi de rencontres déterminantes et constructives. Je fuyais, j’en suis sûr, ce qui aurait pu me manger en France, me consumer autant que me consommer.

Petit enfant, j’étais anorexique – «un corps sans organe» ajouterait Deleuze le nez au-dessus de mon épaule- un corps sans organe, en effet, qui ne voulait pas consommer pour ne pas être consumé.

Au Québec, en devenant Québécois, au Canada, en devenant Canadien, je ne voulais pas prendre racines, je faisais rhizomes. Et selon le principe de la tique, je voulais entrer dans une zone d’indiscernabilité de manière à étendre mon rhizome, à me connecter à la similitude comme à la différence. Je voulais faire de moi un être multiple comme K dans la Métamorphose de Kafka, en suivant le principe d’Antonin Artaud : «je reconstruirai l’homme que je suis».

En vrai nomade qui vit de lignes de fuite et de devenirs, en tentant bien sûr, à travers mon travail de faire de la pensée, de la création, une machine pacifique de guerre. Oui! En mettant pacifiquement la pratique artistique en rapport immédiat avec la pensée et l’action. Telle était mon intention, telle est encore mon intention, passer de la parole aux actes, des concepts à l’action, en faisant de l’art un outil de transformation sociale. Cette utopie n’est pas nouvelle sous le soleil des idées, elle m’a porté jusqu’alors, et, si elle a donné un sens à ma vie, cela ne signifie pas nécessairement que je suis pleinement arrivé au but que je me suis fixé.

Encore une fois, comme Gilles Deleuze, je pourrais dire que «l’enfant que j’ai été n’est rien». Mais cela ne me permet pas de dire que l’adulte que je suis devenu soit beaucoup plus.
J’ai rêvé ma vie, comme bien d’autres, comme mon père qui rêvait d’Amérique. Mais au contraire de tant d’autres et de mon père, j’ai rêvé ma vie pour la réaliser avec la même détermination qui me pousse à transformer une idée en film.

Leave a Reply