BRISER LES SOLITUDES

Si l’on en croit les observations de Joël de Rosnay dans « La révolte du pronétariat », c’est le processus même de communication et de création qui est modifié par les nouvelles technologies et les comportements intellectuels qu’elles engendrent : « La création collaborative, la communication interactive, font appel à des réseaux d’intelligence collective et non plus à des organisations humaines pyramidales » Alors, Internet est-il le média démocratique? Est-il cet outil culturel essentiel au renouvellement de la relation entre le citoyen, la cité et la société, l’outil qui permet de briser les solitudes ? Peut-être, il est prometteur et l’utopie fonctionne pour le moment. Il convient cependant de rester prudent.

La révolution internet et la révolution numérique remettent en question les modes de production, d’écriture et de diffusion. Globalement, elles interpellent notre rapport à l’image, aux images, à l’imaginaire, au vrai, au faux, à la vérité et au mensonge. Où est la réalité? Où est l’illusion? Qui prend alors le temps de l’analyse, du recul? Qui garantit la véracité de l’image? On voit plus, soit, mais est-ce qu’on nous permet de mieux comprendre? Nous dirigeons-nous vers un monde où la croissance du virtuel nous conduira, non plus à l’ouverture à l’autre et au monde, mais à un repliement sur soi, sur nos frayeurs et nos fantômes?

La démocratisation du sens, le renforcement de l’éthique vont-ils de pair avec la capacité de chacun d’avoir accès à l’utilisation de l’image pour s’exprimer, créer, communiquer, échanger, tout autant que pour contester, mettre en question, dénoncer? Car c’est bien autour de la question du sens et de l’éthique — et non pas seulement autour de celle des moyens — que s’établit l’enjeu social et culturel des nouvelles productions rendues possible par l’apport combiné des nouvelles technologies et des nouvelles plateformes.

Pour éviter le pire : le repliement sur soi, l’isolement, l’enfermement dans le virtuel, pour permettre le meilleur : améliorer la socialisation, la participation à la vie démocratique, contribuer à l’humanisation de l’humanité, il va falloir inventer de nouvelles façons de rassembler les individus, les énergies, les talents dans de nouveaux réseaux de sens, autour de nouveaux modèles économiques de financement alternatif. Car il est essentiel de maintenir le rôle du dialogue direct et du débat tout autant que la place de la pensée critique, ce sont des nécessités aussi vitales pour la survie des sociétés démocratiques que l’oxygène dans les écosystèmes. C’est en ce sens qu’à la question : l’artiste peut-il jouer encore un rôle d’avant-garde dans un monde branché? Je réponds : « oui ». Et je m’explique.

Depuis l’apparition des premières peintures sur les parois de cavernes jusqu’aux graffitis sur les murs de nos villes, je crois que la mission principale de l’artiste a été de donner un sens au monde qui nous entoure. Mais, aujourd’hui comment l’artiste peut-il être encore un donneur de sens, une vigile, une sentinelle de l’avenir, partagé entre le rôle du visionnaire et celui du témoin oculaire? Cette question se pose d’autant plus que dans nos sociétés hyperbranchées, hyper-connectées, le net, les web, avec leurs blogues, leurs forums, leurs réseaux aux modalités apparemment infinies, omnipotentes et omniscientes menacent les artistes dans ce rôle de mise en relation sociale, de diffusion de la culture, d’exploration des savoirs et d’aventuriers de la connaissance.

À une époque où tout semble dit, ou plutôt tout semble pouvoir être dit, il apparaît en effet bien difficile pour l’artiste de se présenter comme un découvreur de sens, comme un truchement nécessaire pour éclairer le chaos du monde, pour fortifier la relation sociale, et pour assurer la communication collective dans un univers de connexions multiples qui met à la portée de chaque sujet une panoplie de moyens qui font de lui à la fois le porteur du problème et le dépositaire de la solution. Sous-jacent à cette proposition, il y a l’idée que les nouvelles technologies de la communication peuvent résoudre dans un même mouvement le problème de la communication entre soi et l’autre et celui de la circulation du savoir et des connaissances : d’un côté en clarifiant le malentendu inhérent à la communication en société et de l’autre en assurant un partage démocratique des connaissances qui irait de pair avec un accès universel à la culture.

Voilà qui remet singulièrement en question la place et la fonction des arts visuels et médiatiques. Mais rassurons-nous, il y a là sans doute une bonne part de pensée magique. En effet, en quoi cet accroissement exponentiel des technologies de la connexion peut-il résoudre l’imbroglio de la communication et nous dispenser d’une réflexion critique et prudente sur la production du sens. L’hyper-connexion serait-elle l’unique voie qui peut conduire au dévoilement des significations? N’y-a-t-il pas là le risque de substituer au chaos du monde, un autre chaos issu de la multiplicité des réseaux, celui de la perte des repères. En quoi cette interconnexion peut-elle garantir une meilleure — et surtout une plus juste — appréhension du réel. Une accessibilité rapide et facile aux divers champs du savoir, aux bruits et aux rumeurs du monde, ne peut pas faire l’économie du cheminement individuel sur les chemins de la connaissance et de la découverte et ne dispense pas de la nécessité de l’apprentissage. Il convient donc de dissiper quelques brumes qui recouvrent l’idée que l’on se fait des nouveaux réseaux du savoir et de la communication dans le sillage des nouvelles technologies. L’ordinateur, en devenant de plus en plus multimédia, a ouvert la voie à des possibilités de nouvelles explorations et à des créations numériques, mais cela ne fait pas de chacun de nous un créateur potentiel et ne relègue pas les artistes aux archives de l’histoire?

L’artiste dévoile alors comment la technologie peut transformer les corps et les esprits humains en une vaste machine robotique. Son attitude critique est essentielle dans une société qui risque de sombrer dans l’illusion d’une hyper-connexion technologique qui permet de franchir magiquement les frontières qui nous séparent les uns des autres, que ce soit celles de l’individualisme surpuissant ou des préjugés. L’artiste, en rompant avec une conception angélique des nouvelles technologies, répond ainsi à l’urgence de dissiper l’illusion qui laisse entendre que les nouveaux médias sont « naturellement » rassembleurs et citoyens.

N’oublions jamais que la première trace de l’humanité de l’homme, le premier pas en dehors de la barbarie, est une œuvre d’art inscrite au plus profond de notre histoire dans la pierre des montagnes, à l’intérieur des cavernes, au milieu d’un désert africain. L’art reste aujourd’hui un outil puissant de communication, de socialisation et d’interpénétration des cultures. On retrouve la Chine à Montréal, le Louvre à Québec, l’art Nègre à Vancouver, la peinture haïtienne à Calgary, un artiste palestinien à Toronto. C’est l’antidote aux nationalismes trop étroits, c’est la plus belle façon, en effet de briser nos solitudes. Il faut laisser aux artistes le soin — et le devoir — d’explorer des pistes et des territoires nouveaux, des supports différents et faire en sorte qu’ils soient les vigiles, les sentinelles et les passeurs qui utilisent les changements technologiques pour explorer des changements radicaux. Personnellement, je puis en témoigner comme cinéaste. Depuis vingt-cinq ans, le cinéma documentaire m’a permis d’aller là où je ne serais jamais allé si je n’avais pas eu des films à faire pour interroger les identités, les nationalismes, l’exil, les révolutions, la barbarie, les rapports entre l’artiste et la politique, la liberté, la tolérance, le racisme. Le cinéma m’a permis d’aller à la découverte de l’Autre, de suivre les chemins de la connaissance et de partager avec le public. Avec mes films, je poursuis un itinéraire autant philosophique que cinématographique. Je remets en cause l’évidence de « la vérité médiatique » qui repose sur l’illusion que l’on peut tout dire sur un événement, un être, une situation, un destin — car je sais que c’est impossible. Je tente plutôt de dire tout ce qu’on peut savoir sur cet événement, cet être, cette situation, ce destin et de provoquer une prise de conscience qui conduisent le spectateur et la société à faire leurs devoirs de réflexion. Je sais que devant la tragédie ou devant la beauté du monde, il ne faut ni pleurer, ni rire, il faut surtout comprendre. La démarche créatrice s’inscrit dans une lecture très complexe du réel : c’est une tentative de dévoilement, il en est du cinéma comme de la peinture, du tableau, du théâtre, enfin de tous les arts qui tentent de représenter, mieux de construire le réel qui se cache sous les apparences de la réalité.

Je sais que je dis du cinéma que je fais et que j’aime, je peux le dire de la création artistique en général. La création n’est pas le lieu des sciences humaines ou celui de l’intervention culturelle, encore moins celui du travail social, je crois qu’il est celui, plus fondamental, de la résistance, celle qui se bâtit autour de la pensée critique. C’est en ce sens que l’art est un des lieux privilégié de la pensée vivante dans une culture et dans une société. Il est l’espace de liberté et d’expression des jeunes générations, souvent leur seul mode d’inclusion, comme il est le dernier recours des exclus de la société.
En ce sens, l’artiste ne détient pas le monopole de la pensée critique et de la résistance, et c’est heureux, mais il a un droit fondamental à sa part de respect et d’attention. Le destin d’un peuple ne peut pas être abandonné aux seules mains des experts. On ne gère pas la culture et la pensée comme on gère un organigramme. L’Histoire fourmille d’exemples malheureux où la création dans une société a péri des mains mêmes de ses bienfaiteurs qu’ils aient été technocrates attentifs ou monarques myopes.

Car un pays qui n’écoute plus ses créateurs est une culture en perdition. Il faut permettre aux artistes de rester à la lisière du présent, en indiquant parfois les chemins erratiques, parfois les routes inachevées de nos utopies. Il est donc important d’accorder une place certaine à ceux et celles qui font profession d’explorer les éclairs tragiques des existences, la beauté parfois, l’ignoble aussi, et qui, dans la banalité des choses, débusquent un instant le sublime, l’inattendu, l’imprévisible. C’est un travail de chercheur d’or, aussi inutile, aussi essentiel, avec sa part de rêve, son patient cheminement et ses découvertes sublimes.

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