Cela s’appelle l’aurore

Je pense que le 20e siècle a été celui de la barbarie triomphante. C’est encore le caractère principal du siècle qui commence : une barbarie moderne, une barbarie industrialisée, une barbarie de masse. Pourtant le 20e siècle avait fait naître d’autres espoirs : une de ses plus vertigineuses originalités a été d’avoir cru au progrès continu de l’humain. Aujourd’hui nos désillusions sont à la mesure de cette croyance dans un progrès inéluctable de l’humanité vers la paix et le bonheur : nous avons appris que nous sommes anthropophages, que nous sommes des assassins et nous savons désormais que nous ne sommes pas tout simplement des êtres construisant le paradis sur terre.

Que s’est-il donc passé pour que la notion d’humanité universelle soit tombée dans un oubli aussi massif et aussi radical au sein même de la civilisation où elle avait atteint son développement le plus spectaculaire? Dans ce contexte, les artistes ne peuvent être que des résistants, appelant de toute leur âme à l’insurrection des esprits et des cœurs. Avant qu’il ne soit trop tard. Quelle société humaine désirons-nous léguer aux générations futures? Quel modèle ? Celui qui dit « mangez de l’homme, c’est bon » ? Celui d’Auschwitz, du 11 septembre, de Baghdâd?

Heureux celui qui saurait se persuader que la culture pourrait vacciner une société contre la violence. écrivait au lendemain de la première guerre mondiale le philosophe Franz Rosenzweig. Nous pouvons aujourd’hui encore formuler le même vœu. Mais je ne suis pas naïf, je sais bien que l’artiste seul ne peut pas vacciner une société contre la violence. Il est, par contre, celui qui permet d’espérer, qui rappelle la nécessité de l’ouverture à l’Autre, qui refuse le repliement sur soi ou sur des nationalismes frileux. Il facilite le dialogue des cultures, il contribue à briser les solitudes en incitant au combat pour l’humanisation de l’humanité. En ce sens, l’artiste ne peut être soumis aux seules lois du marché. Le rendement et la cote d’écoute transforment dangereusement la culture en mode éphémère, en marchandise périssable. Nous sommes témoins, chaque jour, des symptômes inquiétants de rejet du lien social : explosion de la délinquance, nouvelles violences, nouvelles formes sacrificielles et nouveau type de passage à l’acte. Ce ne sont ni des accidents, ni des inventions des médias, ce sont les signes graves qui affectent une partie de la population la plus exposée, la jeunesse.

Ce qui ne marche plus, c’est la morale. Il n’y plus de repères, plus d’énonciateurs collectifs. Qui, aujourd’hui, parle au nom de l’École, de l’État, du Savoir, de la Justice… Le sujet individuel n’est plus assujetti, justement, il devient donc une proie facile pour la « réduction des têtes » et la tribalisation. Plus que jamais donc, les artistes ont un rôle clef dans la reconstruction d’un nouvel humanisme, d’un nouveau symbolisme, porteur de valeurs essentielles pour un mieux-vivre ensemble, dans le respect des diversités, dans une meilleure connaissance de l’autre, au-delà des cultures tribales et des langues. Sans doute faudrait-il dire aux enfants qu’il y a, dans le monde, un côté lumineux, et un côté obscur aussi. Et que rien n’est jamais gagné. L’humanité est une conquête fragile, une lutte sans cesse à recommencer.

L’art est un combat continu, une résistance farouche, entre l’ombre et la lumière. Chaque pouce d’humanité se gagne par le progrès de la pensée et de la création. Quand le monde semble foutu, quand la vie ne vaut plus la peine d’être vécue, quand des innocents s’entretuent et que des bourreaux échappent à la justice, l’artiste est celui qui rappelle que l’air pourtant se respire, dans ce coin du jour qu’il entrevoit, et que cela s’appelle l’aurore.

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