ÉLOGE DU SPECTATEUR

La littératie visuelle est la capacité de s’intéresser à une œuvre d’art ou à une image, de l’apprécier, de l’interpréter et de la comprendre. Il peut s’agir d’une peinture, d’une sculpture, d’une installation mais aussi d’un film, d’une image en mouvement et de toute œuvre pouvant se situer entre ces différentes formes de représentation. Tout comme un livre, une œuvre d’art possède son propre langage. D’abord, il y a eu un alphabet, puis un vocabulaire a été créé et, pour finir, un langage a vu le jour. Ce langage, à son tour, a créé une vision du monde de l’art. Comme lecteurs, nous établissons une relation avec ce que nous voyons. Mais quelle est la différence entre la compréhension et l’interprétation d’une œuvre d’art? La littératie visuelle permet au lecteur de saisir la dimension supplémentaire d’une œuvre d’art. Mais pour décoder le sens et permettre l’interprétation, il faut les bons outils. Tout comme le lecteur a besoin de la clé pour ouvrir le cadenas, il faut qu’un lien soit établi entre l’interprétation et la compréhension d’une œuvre d’art.

Au Moyen-Âge, les cathédrales ont été bâties pour accueillir des vitraux immenses et colorés. Pour l’Église catholique, c’était une stratégie de communication qui permettait aux fidèles analphabètes de « lire » la Bible grâce au symbolisme véhiculé par l’art. Ces vitraux avaient leur propre vocabulaire et leur propre langage que les fidèles savaient lire. Les vitraux n’étaient pas seulement admirés pour leurs couleurs éclatantes : les messages de la Bible qu’ils représentaient étaient interprétés et compris. Mais c’était aussi un moyen pour l’Église d’affirmer sa croyance et son idéologie.

La réception individuelle d’une œuvre d’art et l’interaction entre l’œuvre et l’individu sont une étape importante pour parvenir à la signification du message. On a souvent tendance à croire qu’il suffit, pour apprécier une œuvre, d’y être exposé. Superficiellement, c’est exact, car il est possible d’en apprécier l’aspect visuel et esthétique. Les musées, les galeries d’art, les centres culturels et les centres dirigés par des artistes contribuent à embellir nos paysages avec des œuvres d’art. On trouve évidemment ces œuvres dans les lieux traditionnels, mais aujourd’hui, les artistes locaux exposent aussi dans nos cafés, nos restaurants, nos pubs, nos parcs, nos rues ou nos bureaux. Nous avons l’impression de vivre entourés d’œuvres d’art. Mais individuellement, prenons-nous le temps de les regarder? Et une fois que nous les avons regardées, prenons-nous le temps de les lire et de les interpréter? Le contexte actuel est très différent de celui du Moyen-Âge. Nous ne sommes pas seulement exposés à des images dans un cadre fermé. La démocratie des arts a fait sortir les œuvres d’art hors de leur espace traditionnel et à présent, nous sommes bombardés de toutes parts par les images : télévision, panneaux publicitaires dans les rues, Internet, vitrines de boutiques, etc. Comme notre regard est perpétuellement sollicité, nous ne jetons qu’un bref coup d’œil à une image, sans nécessairement prendre le temps d’en comprendre la signification. La vision de l’artiste devient brouillée et floue. Or, une œuvre d’art n’est pas seulement quelque chose de joli à accrocher sur un mur. Elle a un sens et un message destinés à être compris par celui qui regarde. Et il ne faudrait pas présumer que le fait d’être simplement exposé à une œuvre suffit pour la saisir. Pour l’apprécier vraiment, il faut passer par l’intellect et la pratique.

L’éducation ne développe pas seulement les compétences intellectuelles mais aussi les capacités pratiques. C’est particulièrement vrai de l’éducation artistique. Mais quels outils donnons-nous à nos enfants à l’école? Comment les éduquons-nous pour qu’ils deviennent des connaisseurs? L’éducation artistique ne se limite pas à donner des outils pour comprendre. Elle doit susciter une prise de conscience. Ce qui compte surtout, c’est l’occasion de créer et d’exprimer son point de vue, son expérience et ses valeurs. Il faut voir l’éducation artistique comme l’enseignement du langage de différentes visions artistiques, des idées reçues sur la structure ainsi que des méthodes et des moyens permettant de comprendre le contenu. Malheureusement, ce n’est pas souvent le cas.

Une œuvre d’art doit provoquer et déclencher un processus d’imagination créatrice. L’artiste, qui est passé par ces étapes, espère secrètement que le lecteur fera de même. L’art n’a pas pour seule fonction de donner un sens esthétique à notre monde, mais d’apporter également de nouvelles idées, de repousser les frontières, de contester, de discuter, de réfléchir. Il arrive très souvent que les lecteurs se contentent de regarder une œuvre d’art. D’en admirer les couleurs, les formes, la composition et même l’espace où elle se trouve. Mais vont-ils plus loin? Peuvent-ils aller plus loin? On observe très fréquemment une incapacité de vivre l’expérience visuelle.

Une œuvre d’art peut susciter deux types de réactions. Un acte de rejet, une aversion : dans ce cas, l’œuvre d’art est simplement ignorée. Ou bien, un acte de découverte et un plaisir, qui poussent à poursuivre l’étude de l’œuvre et de son univers. Néanmoins, c’est la rencontre avec l’œuvre qui suscite la réaction initiale, mais ce qui nous intéresse aujourd’hui, c’est le moment où l’on décide de son destin. Cette rencontre est suscitée par l’œuvre elle-même, mais elle commence dès l’instant où les yeux se portent sur elle. Dans les deux cas, il y a eu un contact et un dialogue entre le lecteur et l’œuvre. Mais la réaction ne peut exister que si le lecteur dépasse la superficialité pour aller vers la réalité profonde. Cette soif de connaissance que suscite l’œuvre débouchera directement sur la pensée critique. L’art vise à créer un changement, une perspective. À révolutionner le monde à provoquer la pensée, à interpeler l’individu, le lecteur, le public, le spectateur. Sans lecteur, l’art est muet.

Leave a Reply