FILMER LE RÉEL

La caméra agit comme une lame de rasoir. Elle découpe le réel en prélevant des échantillons qui permettent de constituer ce qu’on peut appeler une écriture du réel.La caméra est comme le passé simple du roman. Elle produit l’illusion du réel. Elle désigne la vraisemblance plus que la vérité, tout en signifiant la facticité de l’image. Tout comme le roman est une mort qui désigne la vie, la caméra est à la fois vie et mort. Car mettre la vie en images, c’est la transformer en destin.

Un film (documentaire en particulier) peut fonctionner parfois comme une bonne conscience. Il peut témoigner de la véracité des mots entendus et des choses vues, des possibles vérités, mais jamais de La Vérité. Ainsi peut-il tour à tour être l’arme de la militance, l’outil de la dénonciation — et du dévoilement — mais aussi l’instrument d’une exploration intellectuelle ou d’une aventure poétique. Donc tout est permis. Pas d’impératif catégorique dirigeant l’angle du tournage, l’axe, la nature du cadre ou sa composition. Filmer impose un nouveau mode d’appréhension du réel.

Pour moi, le cinéma documentaire, à son plus haut degré d’achèvement, est un regard doublement passionné jeté sur la vie : par le tournage et le montage qui sont indissolublement liés. Je crois comme l’affirmait l’écrivain québécois Jacques Ferron que : La réalité se dissimule derrière la réalité. En effet, la vérité n’est pas donnée, elle est souvent plurielle et c’est de cette complexité que le film doit rendre compte au risque d’ouvrir la controverse. Beau risque, car la controverse est une dialectique naturelle dans la construction du réel, puisque la vérité n’est pas une; sauf pour le naïf qui croit à la prétendue « vérité médiatique ». Ainsi, dans la quête de vérité la confrontation est inévitable. Le cinéma que je fais repose sur ce préalable philosophique. Ma démarche de recherche, mes écrits préparatoires, mes choix esthétiques, ma façon de filmer et de monter y trouvent-là leur fondement.

Les spectateurs eux-mêmes sont interpellés par ce rapport à la vérité, ils ne pourront pas rester parquer de l’autre côté de l’écran, comme des observateurs attentifs du déroulement de l’histoire, passifs devant les rebondissements inattendus de la rencontre entre les personnages, au contraire, je mets tout en place pour qu’ils soient contraints d’abandonner leur strict statut de témoins-spectateurs. Je fais tout pour qu’ils entrent dans l’aire de jeu du film par la controverse, condition nécessaire à la prise de conscience. Quand ça marche, pour moi le film est réussi.

Je m’adresse à des êtres singuliers, pour raconter un destin singulier et j’ai, en conséquence, une écriture singulière, unique au propos et à mon rapport à ce propos. Je ne cherche pas à plaire à ce stade. Je cherche à être vrai et le plus juste possible envers la réalité des personnages, des situations et des événements. Je refuse de fermer les portes aux vérités plurielles, je crois au contraire qu’il est important de les laisser ouvertes, que les faits et les opinions soient respectés, ne s’annulent pas, comme il est important que je ne fasse aucune concession aux idées à la mode ou à l’autocensure.

En faisant les films que je fais, je poursuis un itinéraire autant philosophique que cinématographique. Je récuse « la vérité médiatique » qui repose sur l’illusion que l’on peut tout dire sur un événement, un être, une situation, un destin — car je sais que c’est impossible. Je tente plutôt de dire tout ce qu’on peut savoir sur cet événement, cet être, cette situation, ce destin et de provoquer une prise de conscience qui conduisent le spectateur et la société faire leurs devoirs de réflexion. Mon travail de cinéaste tient sa nécessité dans cette façon d’affronter le réel, entre la vérité et la controverse

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