L’ART : UNE FENÊTRE SUR LE CHAOS

Comment peut-on encore croire que la mission principale de l’artiste est de donner un sens au monde qui nous entoure? Comment, pour reprendre une expression de Castoriadis, l’art est-il une fenêtre sur le chaos, le chaos du monde, le chaos de la signification? Dans un monde hyperbranché, il apparaît difficile pour l’artiste de se présenter comme un découvreur de sens, comme un truchement nécessaire pour éclairer le chaos du monde.

On peut penser que les nouvelles technologies de la communication peuvent assurer un partage démocratique des connaissances qui irait de pair avec un accès universel à la culture.Cela pourrait remettre singulièrement en question la place et la fonction des arts visuels et médiatiques. Je crois que ce n’est pas aussi simple et je voudrais dissiper quelques brumes qui recouvrent l’idée que l’on se fait des nouvelles technologies. L’ordinateur a ouvert la voie à des possibilités insoupçonnées d’explorations multimédia, mais : cela fait-il de chacun de nous un créateur potentiel et cela relègue-t-il les artistes aux archives de l’histoire?

Ce n’est pas la première fois que la technologie est entrée dans la sphère des arts. Déjà en 1936, Walter Benjamin tente de tirer les leçons politiques et esthétiques de la « mécanisation » des procédés artistiques : il annonce la perte de l’aura de l’auteur et de l’œuvre unique, et prévoit que l’unicité sera remplacée par l’ubiquité. Aujourd’hui l’ordinateur est à la fois l’outil potentiellement le plus riche et le moins approprié à l’expression artistique. Un seul individu est aujourd’hui capable à l’aide de l’ordinateur d’obtenir des résultats qu’une main humaine ne pourrait obtenir qu’au prix d’un travail énorme, sinon surhumain.

On ne peut que s’émerveiller devant cet exploit, à condition de ne pas oublier que, souvent, cette machine fait ce qu’elle peut, pas nécessairement ce que l’on veut. L’acte créatif pourrait se perde en rompant le rapport constructif entre le concept et l’outil, entre le créateur et l’ordinateur. Nombreux sont les créateurs qui sont conscients de ce défi : Bruce Elder, Vera Frenkel et Istvan Kantor pour n’en citer que quelques-uns. Leurs œuvres poussent souvent à l’extrême la technologie et interrogent l’artificialité du monde-machine. Au mieux, l’art contemporain ne doit pas s’engluer dans le marécage technologique, mais bien lui tordre le cou, lui faire rendre gorge.

Cette attitude de l’artiste est essentielle dans une société qui risque de sombrer dans l’illusion d’une hyperconnexion technologique qui permet de franchir magiquement les frontières qui nous séparent les uns des autres qui laisse entendre que les nouveaux médias sont « naturellement » rassembleurs. Il nous reste bien des solitudes à briser et pour cela nous avons grand besoin des artistes déchiffreurs du chaos du monde. Le beau et l’art restent essentiels dans le rapport à l’énigme infini du sens de l’univers et de l’être humain.

Je souhaite que les Canadiens prennent conscience de plus en plus et de mieux en mieux de l’importance vitale des arts et de la culture dans le développement d’une société saine et harmonieuse. J’aimerais aussi que les médias de masse traditionnels accordent une place beaucoup plus grande aux artistes visuels et médiatiques. Pour que les artistes aient une influence sur la société, encore faut-il qu’ils soient présents dans les journaux, les télévisions, les écoles, dans notre histoire et dans nos débats politiques également.

Comme cinéaste, je crois profondément au pouvoir de l’art sur la société, je crois en sa capacité de socialisation et en la nécessité pour l’artiste de s’emparer de tous les moyens d’expression qui sont à sa disposition. C’est la meilleure façon de vaincre l’indifférence et la barbarie dans ce monde et de faire tomber les frontières. L’art reste aujourd’hui un outil puissant de communication, de socialisation et d’interpénétration des cultures. C’est l’antidote aux nationalismes trop étroits, c’est la plus belle façon, en effet de briser nos solitudes.

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