L’ARTISTE DANS LA CITÉ

Comme cinéaste et écrivain, je n’ai jamais conçu mon travail de créateur en dehors d’un engagement concret dans la société et dans la culture. Que ce soit en créant les Rencontres Internationales du documentaire de Montréal, ou l’Observatoire canadien du documentaire, j’ai toujours cru que l’artiste devait être étroitement associé au débat des idées, à la défense de l’espace d’expression, à la réflexion sur la culture en mouvement et sur sa réception par le public.

Walter Benjamin écrivait en 1935 : « Nos bistros et les rues de nos grandes villes, nos bureaux et nos chambres meublées, nos gares et nos usines semblaient nous emprisonner sans espoir de libération. Alors vint le cinéma et, grâce à la dynamite de ses dixièmes de seconde, fit sauter cet univers carcéral, si bien que maintenant, au milieu de ses débris largement dispersés, nous faisons tranquillement d’aventureux voyages. »

Nous pouvons d’autant plus célébrer la fonction du cinéma de dynamiter les murs que nous jouissons au Canada de la liberté d’expression. Mais nous savons aussi que, dans le monde, cette liberté d’expression n’est pas distribuée équitablement, n’est pas partagée par tous. La liberté d’expression est fragile. Elle est autant menacée par les pouvoirs et les régimes qui la redoutent et la bâillonnent que par les individus qui en font un usage abusif et irresponsable au nom du droit de tout dire, de tout écrire et de tout montrer.

Jusqu’où peut aller la liberté d’expression ? Quelles sont les limites éthiques que l’écrivain doit se donner, comment établir une morale de la responsabilité plutôt qu’une juridiction du « bien pensant » ? Spinoza publie en 1670, en Hollande, un livre sans nom d’auteur intitulé : Traité Théologico-politique. Spinoza est prudent. Ses détracteurs l’ont déjà accusé d’athéisme et il sait ce qu’il en coûte : la censure l’attend au détour. En termes clairs, Spinoza dans son ouvrage va démontrer que la liberté de penser et d’exprimer publiquement ce qu’on pense, même si ce n’est pas la vérité, même si c’est franchement faux, ne représente pas une menace pour la religion, ni pour la paix civile garantie par l’état.

Filmer ou écrire, ce n’est pas prendre les armes de la guerre, fussent-elles celles de la guerre des idées : c’est accepter la confrontation et la controverse qui sont des éléments clefs de la dynamique de la recherche de la vérité, tout en refusant les insultes et les bassesses stériles. Spinoza montrait la voie, celle d’une liberté d’expression fondée sur la responsabilité, l’échange et le partage, à l’opposé du chemin suivi par ses censeurs arcboutés sur une interprétation de la Bible qui se voulait définitive. Ce n’était pas la première fois, ni la dernière, que des grands textes sacrés ou les paroles du prophète allaient servir à justifier l’exercice de la censure.

Les temps sont rudes pour la liberté d’expression. Certes les créateurs canadiens sont assurés d’une charte et d’un état qui protègent cette liberté. Nous sommes loin des comités de censure qui interdisent, condamnent, enferment ou exilent, et même exécutent les dissidents. Ce n’est plus l’état qui organise la censure, mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’autres formes possibles de censure : celle qui provient des individus ou des groupes de pression, des préjugés communautaires, des prises de position confessionnelles, des intérêts marchands. Ces nouvelles pressions sur les artistes conduisent, souvent avec des moyens légaux, à la prééminence du « politiquement correct » et à une forme d’autocensure dissimulée. Il n’y a pas de société libre sans rêve, sans imagination, sans création. Mais en même temps, il est bon de rappeler que la liberté d’expression reste toujours une conquête fragile, toujours à recommencer.

Il faut rappeler à l’État que son rôle est de veiller au droit à l’expression, que celui de l’artiste est d’assumer pleinement ses responsabilités, et qu’une démocratie n’est pas uniquement la libre circulation des idées.

 

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