LE CORPS EN SCÈNE

Pour les créateurs de toutes les disciplines artistiques, le corps est plus qu’un médium ou un support. Siège de notre existence, de notre expérience sensible, le corps humain incarne et représente, dans la création, des manières singulières de vivre et de penser. Dans le poème Le gardeur de troupeau, qu’il a publié sous le nom de plume d’Alberto Caiero, l’écrivain portugais Fernando Pessoa formule ainsi une manière particulière d’explorer le réel, avec tous ses sens et tout son corps :

Je suis un gardeur de troupeaux.
Le troupeau ce sont mes pensées et
Mes pensées sont toutes des sensations.
Je pense avec les yeux et avec les oreilles
Et avec les mains et avec les pieds
Et avec le nez et avec la bouche.
Penser une fleur c’est la voir et la respirer
Et manger un fruit c’est en avoir le sens.
C’est pourquoi lorsque par un jour de chaleur
Je me sens triste d’en jouir à ce point,
Et couche de tout mon long dans l’herbe,
Et ferme mes yeux brûlants,
Je sens tout mon corps couché dans la réalité,
Je sais la vérité et je suis heureux.

Comme Pessoa, les artistes des arts de la scène renouvellent sans cesse les usages et les présences du corps, en regard de leur sensibilité, de leur identité et de questions qu’ils veulent explorer. Cela est d’autant plus vrai qu’à notre époque, où les conventions artistiques et les hiérarchies entre les genres sont remises en cause, et où l’on assiste à l’émergence de des langages corporels originaux et à de nouvelles expériences pour le spectateur.

Pour l’observateur de la création actuelle, il semble que le corps de l’interprète se conjugue de plus en plus avec les nouvelles technologies, mais aussi avec les autres disciplines artistiques. Si les projections sur scène sont désormais courantes, les caméras, qui ne sont plus le propre de la télévision et du cinéma, font leur apparition dans des productions de théâtre, de danse et d’opéra. Le danseur, l’acteur et le chanteur doivent désormais tous savoir chanter, jouer la comédie et danser.

La présence du corps sur la scène est ainsi transformée à différents degrés, étant parfois intensifiée, parfois désincarnée. Comment les nouvelles technologies et l’hybridation des disciplines artistiques influencent-elles les langages corporels? Que s’apportent les disciplines artistiques entre elles; comment, par exemple, le corps représenté au cinéma a-t-il ouvert de nouveaux possibles en danse et au théâtre? Est-ce que ces possibilités nouvelles entraînent la fin des frontières entre les formes d’arts?

Par ailleurs, l’interprète dialogue plus que jamais avec tout son corps, avec tous ses sens. Comment ces nouvelles incarnations artistiques remettent-elles en cause l’engagement mutuel entre l’artiste et le public? Comment ces nouveaux corps à corps avec le public questionnent le statut du spectateur? Est-ce que ces nouvelles explorations artistiques ont pour effet d’encourager les citoyens à plus de contacts avec la création, à leur donner le goût fréquenter les salles de spectacles? Dans quelle mesure le corps en scène est-il représentatif du corps social?

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