LE DÉSIR DE LIRE

Que l’on soit lecteur ou écrivain, nous sommes tous concernés par ce que Roland Barthes a si heureusement nommé le désir de lire. L’écrivain français Julien Gracq, dans un livre magnifique intitulé En lisant, en écrivant nous indique une piste de réflexion que je propose en partage. Pour lui, lecture et écriture sont unies dans un processus continu, sans origine, ni préséance, un peu comme dans la relation entre l’œuf et la poule : on écrit parce qu’on a déjà lu et on lit parce que d’autres, avant nous, ont écrit.

Tout lecteur est alors un écrivain en puissance, créateur à sa manière; tout écrivain est un lecteur en acte. C’est ce qu’évoque Réjean Ducharme lorsqu’il écrit, dans L’Avalée des avalés : « Chaque page d’un livre est une ville. Chaque ligne est une rue. Chaque mot est une demeure. Mes yeux parcourent la rue, ouvrant chaque porte, pénétrant dans chaque demeure. » Il y a donc toute une poétique qui s’attache aux actes fondamentaux et même fondateurs de l’humanité contemporaine que sont la lecture et l’écriture, unies en un mouvement de va-et-vient… Ce mouvement inclut le rapport de l’écrivain à sa langue, ainsi que la relation du lecteur et de l’écrivain à l’histoire des littératures. Tout cela participe de la provocation au désir, celui d’écrire comme celui de lire.

Le désir de lire n’est pas inné, il s’acquiert dès l’enfance. L’école et la famille jouent un rôle crucial dans le développement des aptitudes en lecture et des intérêts pour le livre. C’est un défi pour l’enseignant de présenter la lecture autrement que comme une obligation ennuyeuse, et d’en faire un espace de rencontre stimulant; c’est un autre défi pour les parents de prendre le temps de faire la lecture, et de visiter la bibliothèque de quartier – lorsqu’elle existe, mais aussi de reconnaître les choix de lecture des enfants, pour faire naître et développer leur désir de lire et leur permettre ensuite, comme l’écrit Tzvetan Todorov, de se construire une première image cohérente du monde que les lectures suivantes complexes amèneront à nuancer.

Pour résumer mon propos, je retiendrai les questions suivantes : Comment faire advenir le désir de lire ? Comment le solliciter, le cajoler et l’éduquer dans un monde trop souvent mercantile et qui fait de l’écrivain un vendeur et du livre une marchandise ? Quelle part doit-être faite par l’école, par la société, par les médias ? Quelle place la lecture occupe-t-elle dans votre quotidien? Qu’est-ce qui motive votre désir de lire?

Une société qui met l’accent sur le spectacle et le divertissement, sur la nouveauté et la rapidité – semble aller à contre-courant des valeurs qui président à la pratique de la lecture et de l’écriture. Comme l’a énoncé Marshall McLuhan : « Il est facile de produire des écrivains, mais il est beaucoup plus difficile de trouver un public. »

On peut faire naître et alimenter le désir de lire. Que les jeunes arrivent à la lecture par le dessin, par les journaux, par de simples textes qui les entourent, le principal est finalement de trouver cette voie personnelle qui conduit vers la magie des mots.

Je pense au contraire que la lecture est aussi vivante et aussi polyphonique que l’écriture. Les deux sont unis par le livre, l’œuvre, qui constitue en soi le pacte qui lie l’écrivain au lecteur pour le meilleur et pour le pire. Un pacte dont Jean-Paul Sartre a énoncé les termes en une formule aussi claire que lapidaire à propos du roman : « Le roman, c’est l’entreprise d’un seul homme : lire, c’est participer aux risques de l’entreprise. »

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