LE MOT CULTURE A CHANGÉ DE SENS (1)

Au Canada, le mot culture a changé de sens, au même moment il a subi une mutation mondiale. Ce qu’on désigne aujourd’hui par culture déborde largement le cadre de l’art et de la création, il englobe des phénomènes sociétaux très divers, du tourisme à la communication. C’est comme si l’art et la pensée n’avaient plus le monopole du sens. Les technologies informatiques nouvelles et leurs excroissances internet (de Youtube à Facebook) peuvent donner à chacun « son quart d’heure de célébrité » pour reprendre l’expression d’Andy Warhol. Chacun, devant la possibilité de ces nouvelles technologies, se découvre artiste à la mesure de ses fantasmes et de l’extension enivrante de son ego et s’approprie ainsi une « nouvelle subjectivité » sans apprentissage spécifique ni savoir particulier.

Dans l’acception du terme « culture » aujourd’hui l’art est une composante qui n’est plus tout à fait centrale. La communication est en train de prendre toute la place, si bien que les médias apparaissent comme des véhicules privilégiés de la pensée, plus importants que la littérature, le théâtre, la musique, la peinture… Les formes d’art se sont multipliées, leur champ s’est élargi à un périmètre toujours plus grand qui déjoue toutes les étiquettes. La culture est partout jusqu’à risquer d’être nulle part. Elle recouvre la société en entier, des laboratoires de recherche aux réseaux diplomatiques en passant par la politique locale, provinciale et fédérale, celle des communautés, des villes, jusqu’aux relations internationales, cela dans un certain brouhaha et une certaine confusion.

Loin de moi l’idée d’opposer la culture locale à la culture du monde, le provincial au fédéral, mais cela a un grand besoin d’être harmonisé. Il faut éviter que l’action culturelle se pulvérise, se balkanise en une multitude de petits pouvoirs qui se perdent en doublons et en luttes stériles. Avant tout, il convient de garder en tête la défense du libre accès des citoyens à la culture. Pour cela, la diversité culturelle canadienne est une richesse qu’il faut prendre en compte de façon dynamique pour contrer cette propension à la gestion parcellarisée de la culture issue d’une application trop mécaniste du multiculturalisme.

Aujourd’hui la mondialisation est une évidence. Le monde libéral ne connaît plus vraiment de limites techniques ou idéologiques. Cependant la culture ne peut pas être uniquement soumise aux lois du marché, sinon les formes « non rentables » vont être de plus en plus menacées et même disparaître. Déjà de nombreux domaines –et pas seulement de la culture- ne pourraient survivre sans un appui ferme de l’État. Le cinéma d’auteur, le théâtre et la littérature de création, les arts visuels émergeants ne pourraient pas résister à la sélection par les lois du marché qui régissent le secteur privé. Le mécénat ne peut donc pas être le remède absolu, la loi de la jungle qui en dériverait, éliminerait très vite les œuvres qui ne méritent pas de durer à l’aulne de la rentabilité.

On peut m’objecter que de grands poètes et de grands peintres n’ont jamais été subventionnés, ont même vécu et créé dans la pauvreté, parfois dans une profonde détresse, et que leurs œuvres ont été malgré cela reconnues et célébrées. Soit. Mais seraient-elles encore vues aujourd’hui sans l’aide de l’État qui protège la mémoire et assure l’avenir en subventionnant éditions et expositions?

Il revient en effet à l’État de protéger tous les écosystèmes dans ce monde où les effets de la rentabilité risquent d’épuiser les réserves et les ressources naturelles. Dans cet esprit, il est responsable de la protection de l’écosystème de la culture, tout en reconnaissant que l’économie de marché peut produire de grandes œuvres, mais pas dans tous les domaines.

Comprenez-moi bien, je ne défends pas ici une conception étatique de l’art et de l’esthétique. Au contraire, nous devons nous méfier d’une culture et des arts assujettis au pouvoir fut-il démocratique; par contre il faut prendre les mêmes précautions à l’égard d’une culture qui serait soumise à l’esthétique du marché. Tout ne peut être réduit au solvable, au mercantile. Le rapport entre l’État et le privé doit se faire dans un dialogue ouvert où les enjeux de la culture doivent primer sur ceux des affaires. C’est quand l’action de l’État est la plus forte que les mécènes s’engagent en complément et non en remplacement des fonds publics. La culture ne peut pas être pensée en terme de dépenses improductives ou de luxe nécessaire, quand il s’agit en fait d’un large secteur de l’économie qui concernent les provinces autant que l’État fédéral et qui fait vivre plusieurs centaines de milliers de personnes.

Par exemple, le quartier Saint-Roch est un des plus vieux faubourgs de la ville de Québec. Situé près du pont, de la voie ferroviaire et des grands lieux d’entreposages portuaires de la Basse-Ville, ce fut un espace idéal pour le développement des manufactures commerciales et industrielles dès le XVIIIe siècle. Tout autour les employés, les commerçants se sont installés et ont créé une vie communautaire dynamique et cosmopolite. L’essor économique a perduré pendant deux siècles, puis a décliné au milieu du XXe pour s’éteindre définitivement entre 1960 et 1970. Conséquemment, les commerces, le développement social et la vitalité culturelle ont subi le même sort. Le quartier s’est transformé en désert urbain, il est devenu celui des laissés-pour-compte, de la drogue, de la prostitution, de la violence. L’administration de la ville l’a oublié et a préféré développer des banlieues sans âmes.

Il faudra attendre 1992 pour que la ville de Québec créé un programme de revitalisation qui va relancer l’économie du quartier, l’urbaniser en lui restituant sa mémoire et sa richesse patrimoniale, tout en proposant un mode de vie ouvert sur le temps présent et la modernité : logements à prix modestes, stratégies de développements sociaux et culturels, possibilités, pour les citoyens, de vivre et de travailler dans le même quartier.

De plus, le programme offre un support technique aux artistes et aux développeurs économiques qui s’installent dans le quartier. Depuis 2000, 380 millions ont été investis dans Saint-Roch afin de restaurer, rénover, reconstruire et recréer le dynamisme d’autrefois. Aujourd’hui, on y retrouve des salles de spectacles, des troupes de théâtre, des studios pour les musiciens, des galeries d’art et des boutiques d’artisanats. Le quartier est devenu un espace d’échange et de création ce qui inspire et attire de nombreux habitants et beaucoup de visiteurs.

La culture doit donc être pensée comme un acteur de la vie économique de l’ensemble du Canada qui produit une « valeur ajoutée » au patrimoine national et développe un bassin de travailleurs-créateurs dont l’effervescence créative insuffle des énergies nouvelles dans la société bien au-delà de leurs champs de compétence. En conséquence une création soutenue et florissante a un impact très positif sur le dynamisme des recherches dans les autres domaines des technologies tout en intégrant de plus en plus les métiers de la culture dans la vie sociale.

Selon le magazine Macleans du 4 juin 2009, Calgary est la ville canadienne où les habitants dépensent le plus dans les arts et la culture : 41.5% pour assister à des spectacles vivants, 53.5 % pour visiter un musée et 52.2% pour une activité liée aux arts et à la culture. Selon le dernier recensement en 2006, Calgary occupe la deuxième position au palmarès des villes qui se développent le plus rapidement au pays. De cela on peut conclure que le boom économique facilite le mécénat culturel et que chacun y trouve son compte : les artistes obtiennent le support financier nécessaire à leur survie et à leur développement, tandis que le monde des affaires a conscience de la valeur sociale et économique de l’art et de l’importance d’investir aujourd’hui dans la créativité.

Ce constat me porte à croire, qu’actuellement au Canada, la culture est en train de changer de sens. Petit à petit, on reconnaît la valeur de la création dans la survie de nos sociétés néolibérales et hyper-technologiques, et conséquemment, la perception du rôle des artistes est en pleine mutation. J’en veux pour preuve supplémentaire le fait que les médiateurs et les intermédiaires entre l’art et la société se sont multipliés et continuent à se multiplier. Voilà qui est un bon signe, à condition que cela ne se fasse pas aux détriments des agents essentiels; les créateurs. Les lieux des institutions se sont multipliés également, souvent sur la base des projets des artistes, ne les oublions pas dans leur diversité. Subventionner les artistes ne doit impliquer aucune sujétion idéologique en contrepartie. La culture n’est pas l’enjeu d’un parti politique mais le souci premier d’une société qui ne veut pas mourir.

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