LE MOT CULTURE A CHANGÉ DE SENS (2)

Qui suis-je ? Qui sommes-nous ? ». Face à cette interrogation infinie, la création artistique nous accompagne en prenant le risque d’aller vers l’inconnu, de briser les silences et les tabous, de rendre possible l’impossible, de dire l’indicible, et de nous faire rêver, en bref, la création artistique prend le risque, sans cesse renouvelé, d’humaniser l’inhumanité.

Une culture forte c’est une culture qui accueille les influences riches et variées qui font le Canada d’aujourd’hui, à la fois le passé de ce pays et le passé de ceux qui viennent peupler cette terre d’immigration. Une culture forte c’est une culture qui a envie de construire sur ces passés, un présent et un avenir. Une culture forte, c’est une culture qui s’impose comme une nécessité et un facteur de mieux-vivre pour la société dans laquelle elle s’épanouit. Elle relève alors d’un désir collectif, d’une responsabilité partagée par la population et les créateurs. Elle implique un réseau qui associe les artistes, le public, les administrateurs des arts, les universitaires autour de la conviction que l’art est une ressource essentielle bien sûr, mais aussi une ressource renouvelable qu’il faut protéger. C’est donc à nous tous qu’il revient de partager cette idée, de la faire résonner quotidiennement dans nos communautés pour que les citoyens se saisissent de cette urgence d’agir ensemble, pour le bien commun qu’est la culture.

La culture au Canada vit sur plusieurs paliers de gouvernement et de décision. Il n’y a rien là de négatif si l’on aborde cette réalité à la lumière des enjeux contemporains. Du local au provincial, du provincial au fédéral, et, de cet ensemble à l’international avec des préoccupations universelles, aucune catégorie de l’art et de la culture ne peut échapper à cela pour vivre et survivre. C’est cette dynamique qu’il convient de vivifier et d’activer avec le plus d’efficacité possible. Le rayonnement de la culture canadienne dans sa diversité repose sur la circulation à l’intérieur et à l’extérieur du pays et sur l’harmonisation des efforts.

Notre ministère des affaires étrangères n’a pas les moyens de mener une politique culturelle digne de ce nom. Il convient donc de développer un secteur de réflexion et d’action qui fera se croiser les réalités de la culture au Canada avec des outils adaptés au travail diplomatique. La diplomatie culturelle est un des atouts majeurs des relations internationales au XXIe siècle. La réalité de l’internationalisation n’est pas une affaire que chacun peut régler pour soi au sein de la fédération canadienne. Elle doit être prise en compte par les différentes instances culturelles provinciales avec une représentation harmonisée au niveau fédéral par des réunions régulières. Sans cela, il est difficile sinon impossible de faire en sorte que le Canada soit pris en compte dans la circulation mondialisée des savoirs.

Quel rôle peuvent alors jouer la culture, les arts, la créativité dans la société? La culture a sa part à faire dans l’éducation, dans la diplomatie, dans l’économie et dans les droits de l’homme. Elle participe du sens même de la démocratie (dont elle est un des garants), de l’égalité des chances, qui ne doit pas céder –mais au contraire s’équilibrer- devant la médiatisation, devant la montée vertigineuse des technologies de la communication et l’hypertrophie de l’économisme. Elle est l’antidote aux maux de civilisation qui caractérisent notre époque : l’individualisation qui s’est propagée au cours des trente dernières années en permettant une plus grande autonomie du sujet, un développement des libertés et des responsabilités personnelles a provoqué des dégâts collatéraux dans nos modes de vie. Selon le sociologue français Edgar Morin, cette individualisation « a eu pour envers la dégradation des anciennes solidarités, l’atomisation des personnes, l’affaiblissement du sens des responsabilités envers autrui, l’égocentrisme et, tendanciellement, ce qu’on a pu appeler la métastase de l’ego » [1].

Le Canada n’est pas à l’abri de ces maux de civilisation que seule une profonde réhumanisation de la vie quotidienne peut enrayer. Et cette politique de civilisation (pour reprendre l’expression d’Edgar Morin) exige l’apport des arts, de la culture et de la créativité comme pouvoir de créer du bonheur. C’est la condition pour que se régénère notre tissu humain et social. En ce sens, la culture fait partie d’un projet civilisationnel dont l’enjeu est plus radicale et plus profond pour l’avenir du Canada, puisque l’essence du Canada et celle de sa diversité culturelle ne font qu’une.
En ces temps de crise (économique et de civilisation), n’y a-t-il pas derrière tout ça la possible formulation d’une nouvelle utopie? Ne sommes-nous pas devant un questionnement du sens qui pourrait nous aider à bâtir les fondements d’une nouvelle organisation sociétale, une autre forme de « vivre ensemble » avec la culture comme centre même de la vie politique et -pourquoi pas?- comme le projet d’un avenir commun.

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