PENSER LA CULTURE

Brasser la culture et penser la culture me semblent être deux opérations complémentaires et même successives : il faut d’abord bien brasser la culture si l’on veut pouvoir la penser mieux. L’une ne va pas sans l’autre. Elles sont comme le renard et le porc-épic dans les Invectives du poète Archiloque : le renard sait beaucoup de choses, il brasse de nombreuses idées, court aux quatre vents et risque de se perdre à la poursuite du moindre signe. Le porc-épic, au contraire, ne sait qu’une seule grande chose et s’y accroche. Je crois qu’il faut combiner l’agitation du renard et la vigilance obstinée du porc-épic, il faut brasser la culture et de l’autre il faut tenter de la penser.

Ce besoin de réflexion, cette nécessité de penser la culture, je les ressens comme un symptôme national qui s’établit de plus en plus à l’échelle du Canada. Les cités comme le pays nous posent la même question : as individuals we have identities, but what are we as a collective ? Je crois que le moment est venu pour l’ensemble des Canadiens, de prendre le risque, calculé, d’accepter que le défi principal du XXIe siècle dans notre pays et dans le monde est la défense de l’environnement humain. La culture en est une des composantes essentielles, elle doit être défendue et protégée au même titre que la conservation de la nature. Voilà l’enjeu si nous voulons faire de ce monde un monde vivable à l’échelle humaine. Nous en sommes tous responsables, car il est clair aujourd’hui que nous devons tirer cette leçon terrible de l’histoire du XXe siècle: de toutes les menaces qui pèsent sur nous, la plus redoutable, la seule réelle, c’est nous-mêmes.

Mais d’abord, de quoi parlons-nous? De la culture, bien entendu, et le mot fait tellement partie de notre vie quotidienne qu’il semble évident. En fait, il est tellement utilisé à la sauce du « tout est culturel » qu’il convient d’en préciser le sens et les usages avant d’aller plus loin. Alors, qu’est-ce que la culture? Sinon ce mouvement, cet élan de l’homme, de l’humain, vers plus d’humanité. En fait, la culture semble marquer au cours des temps le progrès de l’humanisation de l’humanité. Si l’on remonte à la source étymologique du mot culture, dans le vieux français il désigne d’abord le culte religieux, en même temps qu’il nomme la pratique du culte et la cérémonie, celle qui rassemble chacun et chacune autour d’une croyance commune, d’une vision du monde, d’un « vivre ensemble », pourrait-on dire dans les mots d’aujourd’hui.

En même temps, le même mot désigne le fait de « culturer », entendons l’action de cultiver, première phase de la transformation de la nature par l’homme qui met l’agriculture en première ligne. Ainsi la culture du blé, du maïs ou de la pomme de terre décrit la façon initiale « d’humaniser » la nature, de la mettre à la main de l’homme et d’assurer la survie de l’espèce. La culture est donc vitale et primordiale à la fois. Dès le XVIIIe siècle, par analogie, la culture va désigner le progrès de l’humanité, le développement de la raison et des lumières et conséquemment la progression de la connaissance et de l’esprit critique. C’est dans la langue anglaise que le mot culture va prendre son sens contemporain, en particulier avec le développement de l’anthropologie qui va l’utiliser pour désigner les mœurs, les croyances, les modes d’expression, les us et coutumes des sociétés et des peuples. On peut dire que l’on doit à l’anthropologue anglais Tylor (1871) la première définition moderne de la culture. Il écrit : « La culture ou la civilisation, prise dans son sens ethnographique général est cet ensemble complexe qui comprend connaissances, croyances, arts, lois, morale, coutumes et toutes autres capacités et habitudes que l’homme acquiert comme membre de la société. »

Pour les besoins de mon propos, je dirai que la culture est un « bien commun » au même titre que l’air, l’eau, et toutes les ressources naturelles. Elle est au cœur de nos sociétés sous des formes multiples. On peut même ajouter qu’on ne peut plus mesurer le succès d’un pays, d’une province, d’une ville ou de quelque communauté que ce soit seulement à l’aulne des résultats économiques. Plus que jamais, le développement de la culture — entendons celui du « plus d’humanité » nécessaire à la vie en commun, au vivre ensemble — contribue non seulement au mieux-être individuel, mais aussi au développement et aux réussites économiques.
Au Canada, nous avons des difficultés à considérer la culture comme un tout, étant donné la diversité structurelle de la société canadienne. Depuis des décennies, on a pris l’habitude — par défaut de pousser la réflexion plus loin — de décrire la culture comme un groupement de cultures inter-reliées et juxtaposées aux deux groupes culturels dominants : le francophone et l’anglophone. De là, sans doute, les nombreuses études sur les sous-cultures régionales sans qu’il y ait de véritable étude exhaustive sur le fonctionnement des relations dans l’ensemble de ces sous-cultures. On se contente en général d’une description ethno-géographique qui correspond plus au désir de faciliter la gestion administrative des ressources qu’à la volonté de dégager un modèle de fonctionnement global.

En conséquence, la division semble pouvoir s’opérer à l’infini : des Canadiens de l’ouest à ceux du centre ou de l’est, et leurs mentalités respectives et opposées, nous passons aux sous-cultures qui sont, là encore, autant de divisions entre les Ontariens du nord et ceux du sud, les Québécois abitibiens, des beaucerons ou des Bleuets du Lac-Saint-Jean, ou les habitants de Québec et de Montréal. On ajoutera aussi les oppositions de mentalités et de caractères qui sont autant de légendes urbaines entre Montréal, Toronto, Calgary, Vancouver etc. La confusion est à son comble lorsque l’on prend en considération la multiplicité ethnique du pays, en particulier à travers l’immigration et qu’on ajoute la spécificité des premières nations — ou des peuples autochtones — dont au moins six groupes culturels différents ont constitué le Canada d’avant la colonisation. Après cela, personne ne s’étonnera d’apprendre que le Canada, depuis le XVIIe siècle, soit le territoire privilégié des conflits culturels en Amérique du Nord.
Les Européens et les Autochtones se sont d’abord affrontés sur la scène culturelle à travers l’évangélisation, la francisation puis l’anglicisation. Et ceci perdure d’une certaine façon jusqu’à aujourd’hui. Cet affrontement constitue à la fois notre grandeur et notre misère, oserais-je dire. Il a été à la source de conflits déchirants mais il a aussi produit une société dont la diversité culturelle pourrait être un modèle d’harmonie. Et notre plus grand défi aujourd’hui est, justement, non seulement de constater cette diversité, mais de la prendre en compte dans toutes ses mesures pour bâtir un vivre ensemble original et harmonieux. Belle utopie, me direz-vous, mais il y a loin de la coupe aux lèvres, du rêve à la réalité sociopolitique. Je pense, au contraire, que le XXIe siècle porte ce défi au niveau planétaire et que nous devons le résoudre au risque sinon de vivre une 4ème guerre mondiale qui ressemblerait fort à une guerre des civilisations.

Je crois au dialogue des cultures, non comme utopie, mais comme nécessité d’abord. Le monde vivable, l’humanité se sont construits à travers ce dialogue, beau temps, mauvais temps, car tout n’a pas été rose et la barbarie a souvent triomphé en cours de route.
Le dialogue des cultures au sein de la diversité canadienne a existé bien avant que la « diversité culturelle » devienne une catégorie administrative. Il est le tissu même de la socialisation dans notre pays, dans nos villes, dans nos communautés. Il est incontournable, il est un cas particulier de nos malentendus depuis près de deux siècles. Le dialogue est la seule façon de transcender la méfiance envers l’autre qui est inhérente à notre condition animale. Face à l’autre, il y a d’abord la peur, éventuellement la fuite, au pire l’affrontement, au mieux le dialogue. La « conversation » entre les cultures ne peut avoir lieu qu’en dépassant la peur originelle et la méfiance première qui forme encore trop souvent le premier obstacle dans les relations communautaires, nationales et internationales.

La culture, à la fois identitaire, artistique, scientifique constitue aujourd’hui — au moins à l’égal de la production matérielle désormais technologisée — un vaste univers d’activités essentielles, dont la logique ouverte ne peut-être inféodée au rendement de type industriel ou financier sans exposer l’humanité civilisée au péril mortel qui suivra la destruction en elle de sa pluralité démocratique.

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